par | Sep 10, 2026 | A la une, Interview

Kastet – Profile Close-Up – From The Ashes.

Kastet éclate de rire, lunettes sur le nez, un tournesol dans chaque main levée, en pleine énergie de victoire. Photo : Sebastián Esguerra.

Kastet est une bgirl originaire de Krasnodar, dans le sud de la Russie. Double championne du Red Bull BC One Russie, elle revient ici sur ce que la danse, le doute et une grave blessure lui ont appris d’elle-même.

Partie 1 : Les Racines de la Résilience.

“Je suis née dans le sud de la Russie, dans une ville qui s’appelle Krasnodar, proche de la mer et des montagnes. Le sport et l’art ont toujours été très présents dans ma famille. Mon père a été dans les arts martiaux pendant plus de 45 ans et ma mère était passionnée de gymnastique. Mes parents se sont rencontrés à l’université Kuban State, faculté d’Arts, la même université de laquelle j’ai été diplômée il y a quelques années.

Durant mon enfance mon père nous a éduqué, moi et ma grande sœur, dans un environnement très riche en sport et en art. C’était toujours stimulant, dans un cadre plutôt bienveillant, même si parfois un peu autoritaire. Par exemple, je me rappelle avoir été mise au défi de faire 100 pompes à mes 5 ans. Ma mère aussi me faisait faire des étirements et des acrobaties très jeune. On s’entraînait tous les jours avec mon père pour apprendre à se défendre dans la rue, on boxait, on apprenait des prises de défense si un garçon nous attrapait ou nous menaçait avec un couteau. Mon père était très passionné et impliqué, ces exercices étaient amenés comme un jeu même si ce n’était pas toujours très amusant. Encore aujourd’hui quand je pars en voyage chez eux, il me surprend souvent avec une prise.

Mon père enseignait le dessin et les arts martiaux à l’université. Financièrement ça ne suffisait pas pour subvenir à nos besoins donc mes deux parents avaient un autre emploi. C’est ainsi que s’est déroulée mon enfance, entre la mer, la montagne, l’art et le sport.

J’ai commencé la danse à mes 5 ans. Mes premiers pas étaient en danse de salon, car c’était la seule forme de danse disponible dans ma ville à l’époque. J’ai toujours adoré danser, au fil des ans c’est devenu quelque chose dont j’avais besoin. J’ai fait ces danses de salon jusqu’à mes 11 ans où j’ai arrêté car ça devenait cher et moins stimulant. Après cela j’ai fait du judo pendant plus d’un an. Mon père m’a ensuite inscrite dans un studio de danses dans lequel j’ai fait de la choréo pour au final me retrouver aux cours de breaking sans vraiment savoir ce que c’était. Je voulais simplement danser et c’était le seul créneau qui fonctionnait avec mon emploi du temps. J’ai très vite aimé l’énergie et la liberté que j’avais dans cette danse. Je ne me souciais pas des mouvements compliqués, j’y trouvais mon compte en terme d’expression artistique. Mes parents étaient inquiets au début car je revenais à la maison avec des bleus sur les épaules comme je n’en avais jamais eu auparavant.

Dès le début, mon père m’a dit de travailler tous les mouvements dans les 2 sens. Quelque temps après, il a vu que j’avais un bras plus musclé que l’autre. Il m’a menacé de me punir de breaking si je ne travaillais pas tous les mouvements des 2 côtés. C’est typiquement le genre de chose que seul un sportif aguerri peut voir ! Avec des obligations comme cela, j’ai eu au moins la chance de prendre les bonnes habitudes dès le début. Après 2 ans de break j’ai intégré le crew 3:16 – un des grands crews du sud de la Russie.”

Pinceaux de peinture posés sur une toile aux couleurs vives, en écho à l'héritage artistique familial de Kastet. Photo : Sebastián Esguerra.

Partie 2 : De l’Hésitation au Triomphe.

“J’ai remporté le Red Bull BC One Russie 2 fois. La première fois c’était en 2018, j’ai ensuite perdu au Last Chance de Salzburg en top 16. J’ai de nouveau gagné le BC One Russie l’année suivante en 2019 et j’ai obtenu mon ticket pour Mumbai. Cette période de ma vie a été complètement folle, des sauts d’humeurs, des remises en question etc.

Avant de s’envoler pour Mumbai, on a fait une escale à Moscou avec Max qui m’accompagnait. On s’est entraîné et je me suis sentie si mal, si nulle, j’étais rongée par le doute. On était chez une amie à moi et je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Je disais à Max que je n’étais pas prête, que je ne savais pas danser. J’étais profondément déçue de mon style de break. Mon approche est loin des gros mouvements spectaculaires, je n’ai jamais travaillé ces powermoves et ces tricks ; mon style, c’est simplement l’expression de mon âme, c’est tout ce que j’ai. Et ce jour-là, je me sentais tellement faible.

Quand je suis arrivée aux qualifications du Last Chance Cypher je n’avais aucune attente. Au premier round, je me suis retrouvée face à Logistx qui venait d’être nommée All Star, et à ma grande surprise j’ai avancé tour après tour, jusqu’à me qualifier pour la grande finale. Je n’y croyais pas. J’étais heureuse d’avoir pu m’exprimer purement sur cette scène et j’étais motivée pour la grande finale. Les gens ressentaient mon énergie.

Le jour de la finale j’ai gagné les battles jusqu’à arriver en top 4. Les 3 autres bgirls face à moi étaient japonaises : Mims, Ayumi et Ami. C’était incroyable, elles sont si fortes et j’ai eu l’honneur d’être face à des personnes si talentueuses. J’étais si heureuse à ce moment-là, je voulais danser, je n’avais plus rien à perdre. J’étais là sur cette scène et malgré le doute, malgré le fait que ma tête et mes pensées avaient douté, mon âme y avait cru. Lorsque j’ai gagné, c’était incroyable. A vrai dire je ne me rappelle même pas de ce moment. Je me rappelle que je n’ai pas réussi à dormir pendant 3 jours. L’excitation, le stress, l’émotion, tout était si intense. J’ai été bombardée d’interviews, les gens ont commencé à me reconnaître dans ma ville. Quand je suis retournée à l’université, mes camarades m’ont fait une fête.

L’année suivante, en 2020, j’ai remporté une seconde victoire. Cette fois-ci, la situation était différente. Après ma première victoire, je pensais que j’allais pouvoir voyager, explorer le monde à travers le break. Mais le Covid est arrivé, et tout s’est arrêté. Max et moi sommes restés chez nous, à regarder Les Simpsons, sans avoir envie de s’entraîner. Et puis, un jour, j’ai reçu un message de Red Bull me proposant de participer à la compétition de Zurich. Trois semaines avant l’événement, je me suis remise à l’entraînement et je me sentais si bien.

Cette deuxième victoire avait une saveur particulière. Après ma première victoire, beaucoup de gens disaient que j’avais juste eu de la chance. «Ce n’est pas une vraie victoire, c’est juste la chance.» Oui, je crois en la chance, mais je pense aussi que la chance ne choisit pas ses destinataires par hasard. Ces remarques m’ont blessée, mais elles m’ont aussi donné envie de prouver que je méritais ce titre. Cette deuxième victoire était ma réponse à tous ces doutes. J’ai toujours eu un manque de confiance en moi mais j’ai toujours été portée par mon plaisir de danser.”

Portrait de Kastet, un tournesol à la main, casquette vissée sur la tête, devant un mur de briques. Photo : Sebastián Esguerra.

« J’étais là sur cette scène et malgré le doute, malgré le fait que ma tête et mes pensées avaient douté, mon âme y avait cru. »

Partie 3 : Construire l’Équilibre Ensemble.

“On s’est mariés en 2016, mais notre histoire a commencé bien avant. On s’est rencontrés quand j’ai intégré le crew 3:16, il y a environ quatorze ans. Depuis, chaque jour, nous faisons le choix d’être ensemble. Chaque journée n’est pas simple, tout n’est pas toujours rose, et cela demande des efforts constants. Mais, à chaque instant, on se rappelle pourquoi on fait ces efforts. Max est une personne si belle, si profonde, si sage. Il m’ouvre les yeux sur tant de belles choses, des choses qui me donnent envie de m’impliquer, de m’engager davantage. Je vois qui je deviens à ses côtés, et j’aime profondément cette version de moi-même. J’apprécie la direction que nous prenons ensemble, la manière dont nous réfléchissons, dont nous évoluons.

Max est toujours là, à mes côtés, même dans les moments difficiles, et il y en a beaucoup, surtout dans le monde du break. Mes démons sont nombreux, et parfois, je me bats avec eux. Mais malgré tout, il reste présent. Ce n’est pas toujours comme je le souhaiterais, il ne me soutient pas toujours de la manière dont j’en ai besoin. Mais l’important, c’est qu’il est là, toujours.

Nous construisons ensemble ce qui nous manque chacun de notre côté. Il est mon équilibre, et je suis le sien. Ensemble, nous avançons, pas à pas, avec nos forces et nos faiblesses.”

Portrait de Kastet, tournesol à la main, regard baissé, devant un mur de briques. Photo : Sebastián Esguerra.

Partie 4 : Une Cicatrice, Une Leçon.

“Cette blessure est survenue à un moment compliqué de ma vie. Je travaillais énormément, je ne faisais pas attention à mon repos, à ma santé. La danse, même si c’est mon activité professionnelle, n’a jamais été un travail pour moi malgré la quantité d’énergie que cela demande.

Quelques jours avant que la blessure ne se produise, je me sentais si bien, si libre dans ma danse. J’avais atteint un niveau de connexion et de ressenti que je n’avais jamais connu auparavant. C’était en Thaïlande lors du tour d’Indonésie avec les BC One All Star, et les gens autour de moi ressentaient cette énergie. J’ai ressenti la même chose lors du Radikal Force Jam, mais mon corps, lui, était épuisé. C’est lors de ce battle que je me suis luxé l’épaule.

À ce moment-là, j’écrivais beaucoup dans mon journal intime. Mon subconscient m’envoyait des messages que j’arrive aujourd’hui à déchiffrer lorsque je lis entre les lignes de mon journal : j’étais fatiguée, je devais ralentir. Mais dans cette vie pleine de stimulation il est facile d’ignorer ces signes. On est invité à des événements, on voyage, on rencontre du monde, et on danse. Cette blessure est arrivée alors que je me sentais le plus libre dans ma danse, mais aussi le plus fatiguée.

Lorsque je suis arrivée au Red Bull Center, ils m’ont dit qu’une intervention chirurgicale était nécessaire et que j’allais avoir besoin de six mois de rééducation. À ce moment où je me sentais enfin libre dans ma danse, entendre cela m’a complètement bouleversée. J’ai pleuré pendant des heures, je ne savais plus comment gérer ces émotions.

Mais une blessure ne survient jamais sans raison. Le corps et l’esprit sont profondément liés, il est essentiel de prendre le temps de traiter tout ce que l’on traverse. J’avais déjà eu des rêves qui me montraient à quel point j’étais épuisée et déconnectée de moi-même. Quand je suis arrivée à l’hôpital, je me suis sentie presque soulagée. Enfin, je pouvais me reposer, accepter cette pause. Bien sûr, je n’ai pas réussi à rester inactive très longtemps. Très vite, j’ai ressenti le besoin de bouger à nouveau.

Je n’ai jamais appris à m’arrêter, à observer la vie, à respirer. J’ai toujours couru, sans jamais prendre le temps de m’asseoir et de simplement être. Aujourd’hui, je traverse ma plus grande thérapie, et c’est la meilleure que je n’aie jamais vécue. Je me sens enfin vivante, je me sens renaître.

Il y a une histoire importante qu’il faut que je vous raconte : il y a trois ans j’ai fait mon plus gros burn-out, duquel j’ai gardé des séquelles jusqu’à aujourd’hui. J’en suis arrivée à haïr le break, tout en l’aimant profondément. Cette dualité était incompréhensible pour moi, c’était très difficile à vivre. Quelque temps avant ce burn-out, mes parents m’avaient offert un pendentif en forme de phénix. Ils m’avaient dit : «Tu es comme ce phénix. Brûle toi et renais de tes cendres, plus forte.» Dernièrement, quand on m’a annoncé que je devais subir une intervention chirurgicale, je me suis souvenue de ce pendentif, et je l’ai emporté avec moi. Je me brûle, mais je renais, avec plus de lumière dans mon âme.

Aujourd’hui, je me sens renaître. Je suis remplie d’amour. J’ai encore des peurs, mais je les accepte. La peur est belle, car elle nous permet d’apprendre. J’apprends à rire, à être pleinement présente, à ressentir les petites choses : le souffle du vent venant de la fenêtre, les odeurs autour de moi. Je veux intégrer tout cela dans ma danse. Je ne veux plus simplement danser avec mon corps et mes mouvements, je veux danser avec mes six sens, être là, totalement. Cette blessure m’a tant appris. Ma cicatrice raconte l’histoire de mon âme, et celle des personnes qui m’entourent. Je suis tellement heureuse.

Je vois mieux, je vois plus. ♦”

Planche contact argentique du shooting Kastet, plusieurs prises de vue avec tournesols.
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