Hip-hop sur l’île de La Réunion
On va s’arrêter sur l’île de La Réunion, île française, mais métisse avant tout. Peuplée par de nombreuses vagues d’immigration africaines, indiennes, européennes, chinoises… C’est une petite île de 2500km2, isolée dans l’Océan Indien, voisine de Madagascar à l’Ouest, et de Maurice à l’Est. Le soleil se lève tôt sur le piton des neiges, sommet le plus haut de l’Océan Indien, et sur les ravines, plaines volcaniques, lagons et cascades. Le vert intense des Hauts brille à la lumière du soleil, rythmé par le souffle de la fumée du feu de bois, sous laquelle le rougail saucisse est en préparation.
Mais l’île intense l’est aussi pour sa culture. La musique et la danse sont partout, dans les maisons, les rues, les bars, sur les plages… elles font tellement partie du quotidien que, le maloya, art musical chanté et dansé majeur à la réunion, tout comme le moring, art guerrier cousin de la capoeira, sont entrés au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO en 2009.
Qu’en est-il de la culture urbaine, du break ? Y a-t-il un lien entre l’importance culturelle et traditionnelle, le fort métissage et le rapport aux cultures urbaines ? Comment le break est-il arrivé au milieu de l’Océan Indien et s’est ensuite développé ? En tout cas, ce que l’on peut affirmer aujourd’hui, c’est que La Réunion est sur la carte du bboying international, et que la culture est encore en
pleine effervescence. Le nombre de danseurs et d’activistes est étonnamment élevé à La Réunion par rapport à la superficie du territoire. A travers les différentes interviews que j’ai pu réaliser, j’ai essayé de reconstituer quelques extraits de l’histoire du bboying réunionnais. La difficulté lorsqu’on parle d’histoire, et surtout dans le monde du Hip-hop, c’est de rester impartial. Je suis parti rencontrer des activistes de la scène breaking aux quatre coins de l’île, qui ont participé au développement du break et qui le représentent aujourd’hui. Pour situer les personnes que j’ai interrogé, un peu de géographie :
SAINT DENIS : Capitale de l’île, au nord. J’y ai rencontré Alex, aka. bboy White Mouse. Il vient du quartier Moufia à Saint Denis. Il lâche son premier 6step au lycée, vers la fin des années 1990. Avec une expérience faite aussi bien en métropole qu’à La Réunion, il voit une énergie, une aura unique au monde dans le break réunionnais.
LE PORT, LA POSSESSION : Nord-Ouest de l’île. J’y rencontre un activiste important pour le Hip-hop réunionnais et de tout l’Océan Indien. Membre du crew Soul City, et fondateur du Battle de l’Ouest, Shany me parle beaucoup du bboying réunionnais, et du rapport
aux arts traditionnels.
SAINT LEU : Ouest de l’île. Connu pour l’iconique Battle Saint- Leu. J’y rencontre Cédric et Child, deux frères qui étaient là dès le début du Hip-hop sur l’île, et qui le revendiquent : « On n’a pas été les meilleurs, mais on était là. »
SAINT PIERRE : Sud de l’île. J’y ai rencontré bboy Red et bboy Flashback, fondateurs de Double Face Crew et du collectif 974 AllStar.
LE TAMPON : Sud de l’île, dans les Hauts. C’est aujourd’hui le berceau des nouvelles générations du Hip-hop réunionnais. Et si ça l’est, c’est grâce à Laurent et Clémence Bérot, fondateurs de l’association Coeur de Rue qui oeuvre depuis 15 ans à former les jeunes générations. Mais si le bboying réunionnais est reconnu à l’international aujourd’hui, c’est aussi grâce au travail de Stan. On lui doit d’avoir emmené les générations prometteuses jusqu’aux Etats Unis, mais on lui doit aussi la création du BBS – Break Battle Sud.
1. La première génération
L’histoire de l’arrivée du break est différente en fonction de chaque ville de l’île. Les réels débuts du break remontent aux années 1995 – 2000, s’accordent-ils tous à dire. Les premiers pas se sont faits de manière très communautaire, avec très peu d’entraide et liens amicaux entre équipes. Chacun s’entrainait et restait dans son quartier, dans sa ville. « Dans une même ville les équipes ne se connaissaient pas vraiment. » me racontent Child et Cédric. White Mouse renchérit : « On entendait les échos de ce qu’il se passait dans les autres villes, mais on n’y allait rarement, on ne bougeait pas aussi facilement qu’aujourd’hui. »
Ce sont ces mêmes échos qui ont permis au mouvement d’arriver jusqu’au Sud de l’île. Laurent explique : « Ça a débarqué à Saint Denis, la capitale. Nous sur Le Tampon on a un peu eu les
informations en dernier. J’ai l’impression que ça s’est passé comme ça dans chaque pays, ça arrive dans la capitale et ça se véhicule ensuite. ».
Au Nord, vers la capitale, c’était l’influence de la rue, l’odeur du bitume et des halls d’immeubles qui a inspiré les premiers danseurs. A Moufia, quartier de Saint Denis d’où vient White Mouse, la première génération tirait ses inspirations des VHS qui venaient directement de métropole. Un danseur de Moufia nommé Tonton Turbo faisait fréquemment des allers retours et achetait les VHS des
« Battle of the Year », « Freestyle Session Seattle » et les amenait sur Saint Denis. « On saignait les VHS sur le magnétoscope de la salle, c’était notre seule inspiration. » me raconte W.M.
Les premiers timides évènements de quartier apparaissent, permettant aux équipes de chaque ville de se rencontrer et de s’affronter. Les premiers crews iconiques naissent également. On peut citer ECA, Warning Crew, Sexion Radikal, Radioactif, Soul City, Double Face Crew… Les rares rencontres entre équipes d’une même ville ou de villes différentes terminaient souvent en règlement de compte. Red et Flashback m’expliquent qu’il y avait cinq équipes à Saint Pierre à l’époque, mais que toutes se détestaient. « En fait, les gangs de bagarre et les gangs de danse étaient mélangés, donc il y avait
toujours beaucoup de tensions. » ajoutent-ils en racontant : « Une fois on a gagné un battle à Saint Denis, mais c’est tellement parti en bagarre qu’on a dû prendre le bus rapidement avant même de
pouvoir récupérer le trophée. » De cette manière, le break naît aux 4 coins de l’île, une quinzaine d’années après être arrivé en France métropolitaine.
Les inspirations sont rares, les VHS qui arrivent sur l’île sont souvent celles d’événements dépassés de plusieurs années déjà. Peut être ce manque d’accessibilité à l’information a permis au break
réunionnais de se créer une identité qui lui est propre ? Malgré ce retard et la difficulté d’accès à l’information, le mouvement connaît rapidement une émulation. Dans beaucoup de villes, la flamme
pour le Hip-hop prend rapidement.
L’émulation la plus importante et la plus rapide a eu lieu à la ville du Port/Possession, due au contexte social de la ville. Shany m’explique que le Port est une ville construite de toutes pièces. Il y a eu un important brassage culturel car beaucoup de monde a été logé au Port pour, dans un premier temps, construire les infrastructures portuaires, et ensuite devenir dockers. « C’était très dur à l’époque la construction du port, c’était presque l’esclavage encore. Tous ces gens-là, ça a créé des familles qui connaissent vraiment ce qu’est la dureté de la vie. raconte Shany. Le maire de l’époque, Paul Verger, a été visionnaire dans sa façon d’aménager la ville. Avoir un tel nombre d’infrastructures socio culturelles sur une si petite superficie, c’est fort. » De ce fait, beaucoup d’infrastructures sportives, centres de loisirs et d’encadrement sont mis en place, pour favoriser le divertissement par le sport et la culture pour tous ces enfants et adolescents qui sont dans la rue en dehors de l’école. Contrairement à la plupart des communes de l’île ou le break était perçu comme une discipline de cité, de délinquant, il a été bien accueilli au Port : « Si tu es dans une commune ou il y a déjà plein de
sportifs et d’artistes, et qu’en plus la politique communale met l’accent là-dessus, forcément c’est quelque chose qui sera très bien vu. Le Port a grandement joué dans le développement du Hip-hop. » ajoute Shany.
Dans l’Ouest, un lien particulier aux arts traditionnels a permis au breaking de se démocratiser.
2. Dans l’Ouest, le Moring comme tremplin
Le moring est un art guerrier réunionnais, cousin éloigné de la capoeira. Pour comprendre le lien entre le Moring et le Break, Shany m’explique les similarités culturelles et historiques entre les deux disciplines.
La culture Hip-hop est le fruit d’un cadre social et éducatif catastrophique, ainsi d’un brassage culturel important (afroaméricains, latinos, caribéens, africains…) dans les quartiers du Bronx des années 1970. La culture réunionnaise, de la même manière, est puissante et vaste car elle prend ses origines de trois continents : L’Afrique, l’Asie (avec dominante Indienne) et l’Europe. « Quand tu prends le moring, on sait bien que c’est malgache, africain, comorien. Il y a aussi une touche indienne avec la danse Jako. Tout cela a influencé le moring, et ça a influencé aussi le break. ». Il m’explique que, lorsque le moring s’est essoufflé vers 2005, le moring traditionnel réunionnais a été lâché pour un moring codifié réhabilité, plus sportif : « Les gens ont lâché le traditionnel
pour aller vers quelque chose de plus populaire. ». Dans le fond comme dans la forme ces arts se rejoignent : La base du moring comme du break c’est le rond, le cercle. « Le break et le moring sont deux arts initiatiques ou tu apprends les valeurs de la vie, de la culture, de l’humain. C’est initiatique car il ne faut
pas que tu te blesses, le sol est ton ami, mais il est aussi ton ennemi.
C’est un échange entre petits et grands, anciens, moins anciens, filles, garçons, et le public en plus. Ça t’apprend à te challenger. ». Musicalement également, les percussions sont à la base des deux arts. Pour Shany : « La musique du break, comme celle du moring a un impact sur l’homme. Cette musique de percussion met tout le monde, quelle que soit son origine, dans le même état. Il y a un truc qui fait que ce rythme va faire réagir ton intérieur, c’est de
la science naturelle. ». Pour nos bboys de St Leu, Cédric et Child, le moring, dans les années 1990, a servi de tremplin à toute leur génération pour aller vers le break. Ils me racontent que les premiers pas de break qu’ils ont vu étaient réalisés par les moringeurs et capoeristes qui leur donnaient des cours. Ils faisaient du break et du popping, sans mettre de nom dessus. « Le break c’était du popping, et le popping c’était du smurf. La danse au sol n’avait pas de nom,
c’était même appelé du rap. » me racontent-ils. Leurs professeurs, qui effectuaient les premiers mouvements Hip-hop sur l’île, avaient déjà quelques clips vidéo en tête. « Eux ils étaient plus âgés, ils ont vu ça sur l’émission de Sydney H.I.P H.O.P, ils étaient à l’affût du moindre clip. Et il y en a qui partaient en métropole faire leur service militaire et qui revenaient avec des vidéos enregistrées. ».
Au début du break sur l’île, il n’y avait personne pour enseigner quoi que ce soit. Le moring, par sa dimension acrobatique et musicale, rendait visuellement accessible le break et a permis à beaucoup de monde de s’orienter ensuite vers un apprentissage autodidacte de la discipline. « Il faut redonner à César ce qui est à César termine Shany, redonner au moring la reconnaissance qu’il mérite pour l’apport qu’il a eu sur la scène Hip-hop de La Réunion. Ma génération en a conscience, mais les générations qui n’ont pas connu le Battle Saint Leu (fin 2005) ne le savent pas. ».
3. Le break porté par le battle Saint-Leu
En 1999 est né un battle qui a porté toute la génération Hip-hop de l’île de La Réunion et a permis, pour la première fois à travers une compétition, d’unifier toute l’île et de donner un crew qui sera
alors le meilleur crew de la région, c’est le battle Saint-Leu – 100% Hip-hop. Le battle Saint-Leu 100% Hip-hop est un événement qui a été organisé par le Séchoir et le collectif Hip-hop Cool Energy –
de Saint Paul. C’est un événement qui a eu énormément de succès très rapidement car la communication était omniprésente sur l’île.
Le format s’inspirait de celui du BOTY (Battle Of The Year – qui n’était pas encore présent à La Réunion) avec des qualifications chorégraphiques le dimanche matin et des battles crew vs crew
l’après-midi. C’était un battle gratuit qui se déroulait en extérieur, sous un chapiteau dans le parc de la mairie de Saint-Leu.
J’ai l’impression que Child et Cédric ont des frissons quand ils en parlent : « Franchement c’est iconique à La Réunion. Si tu veux savoir ce que ça veut dire quand on te dit « Feel the Vibe », eh ben quand tu es là-bas, tu sens le truc. Tu n’aimes pas ça de base ? L’atmosphère te fait aimer ça. C’est de la bonne concurrence, du vrai Hip-hop. Ça a changé la donne car tout le monde venait là, toute l’île. Dès le matin ça commençait, les danseurs envoyaient tout leur vocabulaire, même hors battle, juste pour te montrer – voilà ce que tu vas te prendre dans la gueule tout à l’heure. Les gars venaient en stop, certains ne savaient pas comment rentrer chez eux le soir. Mais il y avait un tel engouement autour du battle que tout le monde s’en fichait. Ça ne s’arrêtait jamais, le DJ mixait pendant une journée complète. ». « Ce battle a permis aux danseurs d’accéder à cette autre dimension qu’offre la danse. » ajoute Clémence en décrivant cette dimension spirituelle, culturelle du Hip-hop qui est plus grande que la danse en elle-même. Il y avait aussi des crews de métropole invités pour chaque édition, pour juger ou autre : Aktuel Force, Wanted Posse, Vagabond crew… C’est le 1er événement qui a permis à la scène réunionnaise de se mesurer, sous des calls out ou dans les cercles, à un crew qui représentait alors le niveau national français. C’étaient les premiers vrais contacts entre une jeune scène réunionnaise, qui a du retard au niveau national, et le niveau national.
L’époque où le break réunionnais restait très communautaire est révolue. Chaque ville s’affronte désormais grâce au Battle Saint-Leu, et d’autres rares autres événements comme le Battle Petite Ile.
Ces compétitions arrivent sur l’île lorsque le break est en plein essor, la culture repose sur le Battle Saint-Leu et ces collectifs Hip-hop qui structurent la discipline (Cool Energy, MLK…). Mais en 2005, le Battle Saint-Leu ne se renouvelle pas pour une 6ème édition. C’est comme si toute la génération Hip-hop de l’île était accrochée à une ficelle tirée par cet événement, que l’on coupe la ficelle, et que tout s’affaisse. « Comment rebondir après la fin du Battle Saint-Leu ? Tous les organisateurs quittent l’île, on se retrouve comme une génération d’orphelins tout d’un coup. Il y a tout à recréer. ». explique Shany.
4. Tout recréer
Toutes les personnes que j’ai interrogées font partie de cette génération qui a dû relancer la machine réunionnaise. Le break réunionnais nécessitait de la structure, de nouveaux événements pour raviver la flamme et de l’enseignement pour encadrer les jeunes. « Dès les années 2008 on a compris qu’on avait un rôle à jouer et qu’il fallait transmettre, bien transmettre. Il fallait se structurer, s’organiser, se rassembler. Donc c’est ce qu’il s’est passé. » reprend Shany.
Nos bboys Saint-Leusiens témoignent de difficultés à enseigner aux kidz. « Depuis que j’enseigne, je vois que les enfants ont plus de mal à tenir dans la durée, ils n’ont pas la même rigueur. A Saint-Leu c’est très difficile. Une année j’avais bien 70 élèves, je me disais que ça allait bien, il y aura une relève, ça va tenir. Et un jour ils arrêtent. Donc on se remet en question, c’est peut-être ma pédagogie le problème ? Tu discutes avec les autres professeurs des autres villes, tu organises des échanges, des stages pour faire voir autre chose aux enfants, et ça ne les motive pas du tout. » Les méthodes d’enseignement utilisées n’étaient plus en accord avec la réalité sociale des jeunes : « Avec Soul City on a eu quelques échecs au niveau de la transmission aux nouvelles générations, peut être nos méthodes étaient trop old school. Incompatibles avec le contexte familial, la réalité socio-éducative des jeunes d’aujourd’hui. En tant que grand on s’est remis en question : Pourquoi je n’arrive pas à transmettre ? On est de mauvais profs ? » explique Shany.
Dans le Sud, l’association Coeur de Rue, créée en 2008 a vu le jour avec comme objectif de transmettre la culture Hip-hop aux plus jeunes en allant directement proposer leurs services aux écoles primaires. Aujourd’hui, Coeur de Rue agit dans près de la moitié des écoles primaires du Tampon. Le travail a payé, « le Hip-hop Kidz est né au Tampon. Coeur de Rue a formé cette nouvelle génération. » m’explique Clémence. En plus de cela, Coeur de Rue a créé le Kidz Battle Session, évènement dédié à 100% à la nouvelle génération : « Dans chaque commune, les petits savaient désormais qu’il y avait un battle pour eux, qu’ils étaient inclus dans la culture. Cet événement a permis à chaque commune de se dire – Il faut qu’on ait des petits qui représentent notre ville. ». L’événement a aujourd’hui 11 ans, et est de dimension internationale.
Mais il y a quand même 15 ans de retard à rattraper. Comment La Réunion a réussi à rattraper le niveau national, puis international pour s’inscrire dans la carte du break mondial ? Ces quelques années, entre 2005 et 2010, voient également la naissance du Battle de L’Ouest, qui aura pour vocation de réunir
l’Océan Indien, et de nombreux autres événements. Ces années vivent aussi l’arrivée du Battle of The Year – qualification Réunion.
5. Comparaison au niveau national
Les premiers échanges entre La Réunion et la métropole sont restés assez rares jusqu’au milieu des années 2000. Le Battle Saint-Leu a permis d’accueillir les premières équipes métropolitaines reconnues mondialement. Mais jamais un crew réunionnais n’avait été invité à venir représenter sa région dans les grands battles nationaux. Malgré ce manque de contact avec le continent, White Mouse m’explique que le break réunionnais s’est toujours comparé au break français. Et selon lui, l’arrivée du Battle Of The Year – qualifications Réunion a vraiment changé la donne pour la culture.
Le BOTY arrive en 2007 sur l’île. « Le voyage à la clé, ça valait de l’or ! Avant, le voyage était compliqué, donc pouvoir faire une compétition pour partir en métropole, c’était un truc de fou. » me raconte W.M. « Le BOTY a apporté de la rigueur aux équipes, un objectif. » La superficie de l’île, l’isolement et la difficulté d’avoir des informations restreignaient la marge de progression des crews.
W.M m’explique que les premiers crews à être partis en métropole se sont rendu compte de deux choses :
– Les crews de métropole se connaissaient tous entre eux. Les crew de chaque ville ont voulu conquérir leur ville, leur département, leur région, leur pays etc. C’était beaucoup plus vaste en termes de concurrence.
– A l’arrivée des réunionnais aux BOTY France on leur demandait : « Alors c’est vous les meilleurs de l’île, mais vous avez gagné quoi ? » Les crews ne pouvaient se défendre face à la diversité d’événements et l’évolution de la danse de métropole.
Quand La Réunion se comparait sérieusement avec la métropole, la métropole était déjà représentée au niveau international, et ce depuis plusieurs années avec Vagabond, Pokémon crew, Fantastik Armada, Phase T, Legiteam Obstuxion… Clémence témoigne de cette frustration. Elle et Chipie, une
autre bgirl réunionnaise s’étaient qualifiées pour participer au BOTY France après avoir gagné les premières qualifications BOTY Réunion en 2007 : « Alors qu’à La Réunion je battais des garçons, je suis arrivé là-bas et j’étais nulle ! C’était la plus grosse claque de ma vie. Quand je suis revenue à La Réunion je me suis dit – Là il y a un problème, un gros soucis. ».
Dès 2007 raconte Stan, les bboys réunionnais ont fait bonne impression sur la scène nationale. Le crew 100 limites, de Saint Denis a gagné les qualifications réunionnaises et est arrivé dans le top 4 national. 100 limites crew a représenté La Réunion, suivi de peu par Soul City, au début des BOTY et pendant plusieurs années ensuite.
L’arrivée du BOTY a créé un boom sur l’île. Le nombre d’enseignes s’est multiplié en termes d’événements, d’associations etc. C’est la structuration énoncée dans le chapitre précédent qui prend forme. Les villes s’unissent, l’île travaille à s’identifier en tant que région pour aller se représenter à l’international. Ce qui a permis de rattraper ces années de retard est également l’arrivée de YouTube, un internet plus rapide, le développement des échanges entre Réunion et métropole…
6. Qu’en est-il des bgirls ?
Clémence, une des premières bgirl de La Réunion a eu des débuts compliqués, douteux dans le break. « Les gens passaient dans la rue en me voyant m’entrainer et faisaient des remarques du genre “c’est quoi cette délinquante” et le rapportaient à mes parents ». Elle peut comprendre que la mentalité était telle il y a 20 ans, mais regrette que cela n’ait pas changé aujourd’hui. « La mentalité réunionnaise sur les filles est toujours trop restreinte. C’est souvent – le garçon doit faire ça, et la fille fait ça. Les parents ne croient pas en cette discipline pour les filles, elles n’ont pas cette ouverture d’esprit. »
Depuis deux ans, Coeur de Rue met en place un projet pour redynamiser les bgirls. L’objectif est de prendre un groupe de filles, et de faire le même travail qu’avec les garçons : les accompagner, les emmener voir autre chose, et montrer aux parents qu’il faut avoir confiance dans la discipline.
Clémence regrette également cette concurrence mise entre les bgirls de chaque commune. Les filles étant en minorité sur la scène, entourées de garçons : « Pourquoi instaurer cette concurrence entre les filles ? Il faut s’entraider, il faut danser pour l’ile et pas uniquement pour son équipe. »
Toujours dans l’objectif de dynamiser les bgirls, Stan, via BBS, a également participé à mettre en avant la scène : « J’ai fait venir les huit bgirls à la mode du moment. J’ai proposé un 2vs2 ou chaque bgirl internationale faisait équipe avec une bgirl locale. ».
Aujourd’hui, même s’il reste beaucoup de travail à réaliser, on peut citer plusieurs actrices de la scène breaking réunionnaise comme Clems, Chipie, Carla, Alyssa, Mitzy etc.
Conclusion
En plus des personnes interrogées pour la rédaction de cet article, j’ai pu rencontrer beaucoup de bboys et de bgirls, toutes générations confondues à travers l’île. J’ai eu l’occasion d’échanger, de partager avec eux, que ce soit dans la danse ou en discutant. J’ai pu entendre les histoires de conflits et d’amitiés actuelles ou anciennes. Les faits divers légendaires survenus dans certains événements. J’ai rencontré des crews, puis j’ai rencontré leurs rivaux. J’ai rencontré les bboys que l’on connaît tous à l’échelle nationale, et leurs mentors.
Sensiblement, l’histoire du break réunionnais rejoint celle de la genèse du Hip-hop. Dans les cités, les jeunes évoluent dans un cadre social changeant, influencé par les gangs et la rue, ils cherchent une échappatoire et la trouvent dans le Hip-hop, le break. Seulement, dû à l’isolement géographique de l’île, l’histoire commence avec 15 – 20 ans de retard.
C’est aujourd’hui un Hip-hop jeune, qui apprend encore à se connaître et qui cherche à se stabiliser. Certains lui reprochent de manquer encore de créativité et de ne pas connaître son histoire. D’autres regrettent qu’il y ait encore trop de rivalité puérile entre les équipes, qui fait ralentir la progression en tant qu’ensemble. Personnellement, j’ai constaté que le break réunionnais travaille dur pour rattraper son retard. Nombreux sont les acteurs qui forment, encouragent et encadrent des jeunes générations. Ils essayent de leur faire découvrir de nouvelles choses pour alimenter leur passion et atténuer la barrière de l’éloignement géographique, prouvant une nouvelle fois que le Hip-hop n’a pas de limite. Le travail paye avec plusieurs blazes qui raflent les scènes nationales et internationales, en crew ou en solo. Les danseurs et danseuses réunionnais rejoignent fréquemment de grands crews français, apportant leur style unique. Le territoire est en pleine expansion et a tous les ingrédients pour prouver au monde du Hip-hop que le flow de l’Océan Indien a une voix égale à toutes les autres.
Texte par : Tom Chaix. @tomtheunclear
Photos par :
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